Flâneur : L’art de vagabonder dans Paris

par MARC BORDIER / 31 OCTOBRE 2018

L’auteur, Federico Castigliano, est un universitaire italien originaire de Turin. A l’époque où il était encore étudiant en lettres modernes, il a pris l’habitude d’errer sans but dans les rues de sa ville. Au fil de ses pérégrinations, il s’est enthousiasmé pour l’élégance austère des immeubles de la capitale piémontaise. Venu à Paris poursuivre ses études, il a perfectionné son art du vagabondage en s’intéressant à la figure du flâneur dans la littérature française du XIXème siècle, jusqu’à en faire le sujet de sa thèse de doctorat. Le récit qu’il en a tiré constitue en quelque sorte le prolongement de ses méditations urbaines, agrémenté d’une touche personnelle et autobiographique.

Flâneur : L’art de vagabonder dans Paris, un livre hybride et multiforme

Flâneur : L’art de vagabonder dans Paris est un drôle d’objet littéraire. Ouvrage hybride à cheval entre le récit, le journal intime et l’essai philosophique, il constitue un véritable éloge illustré de la flânerie, cet art du vagabondage urbain inventé au XIXème siècle par les poètes et esthètes parisiens, dont Baudelaire et son traducteur allemand le philosophe et critique Walter Benjamin furent les grands théoriciens. Dans un essai intitulé Le Peintre de la vie moderne publié en feuilleton en 1863, l’auteur des Fleurs du mal définit ainsi le plaisir du flâneur : “Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir.

Federico Castigliano s’inscrit explicitement dans la tradition des dandys parisiens du XIXème siècle. Après avoir arpenté les rues de Paris et sa banlieue en long et en large (avec une prédilection pour les grands boulevards de la rive droite), il fait partager au lecteur son amour de la flânerie à travers treize chapitres courts et enlevés, qui sont tantôt des récits de ses vagabondages (les chapitres impairs), tantôt des essais philosophiques et historiques sur l’art de la flânerie (les chapitres pairs). Cette structure binaire se double d’un parcours de lecture original. En effet, si les chapitres peuvent être lus classiquement de manière séquentielle, ils sont aussi indépendants les uns des autres et peuvent être abordés dans un ordre parfaitement aléatoire. Il en résulte un itinéraire très ludique qui reproduit dans l’acte de lecture lui-même les méandres de la flânerie urbaine. Le parallèle entre la lecture et la flânerie est d’ailleurs établi dans le corps du texte lui-même, puisque cette dernière y est décrite comme un processus de lecture et d’interprétation de la ville et de ses symboles. Pour Federico Castigliano, le flâneur est avant tout un lecteur, un observateur qui déchiffre inlassablement les signes de la ville en parcourant du regard les rues et les façades des immeubles au gré de ses itinérances.

Un livre militant qui réhabilite l’art parisien de la flânerie

J’ai été séduit par ce livre, et pas seulement parce qu’il aborde les deux thèmes de ce blog, la lecture et le voyage. En vérité, Flâneur : l’art de vagabonder dans Paris est un livre militant, un véritable plaidoyer destiné à faire renaître une certaine idée du voyage que les tour-opérateurs ont recouvert de leur vacarme marchand dans le grand bain de la mondialisation contemporaine.  A l’opposé du touriste obsédé à l’idée de cocher sur la carte une série de lieux “incontournables” tout en satisfaisant ses appétits consuméristes, le flâneur est un voyageur esthète, désintéressé et à l’écoute du monde qui l’entoure. Cet art du voyage simple et à la portée de tous méritait d’être réhabilité, et c’est précisément ce que fait Federico Castigliano avec brio dans cet ouvrage. En le refermant, il vous prendra l’envie d’enfiler votre manteau et de marcher au hasard dans les rues de votre ville. C’est d’ailleurs ce que je vais faire en mettant un point final à cet article.

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