Federico Castigliano : Monsieur Réda, votre travail s’impose aujourd’hui comme une référence pour qui étudie la promenade urbaine dans la ville contemporaine. Je travaille moi–même sur la tradition de la flânerie à Paris, qui remonte au début du XIXème siècle, à l’ensemble des tableaux de la capitale et des physiologies que Walter Benjamin a rassemblé sous le nom de « littérature panoramique ». C’est dans la ville postrévolutionnaire que s’est développée la figure du flâneur : il tente, à l’aube de la modernité, une lecture de l’espace urbain, devenu à ses yeux un texte ou une énigme à déchiffrer. Sa liberté de mouvement et son inactivité mise en scène dans le cœur palpitant de la métropole en font un personnage paradoxal. Baudelaire décrira le flâneur dans Le peintre de la vie moderne en établissant un lien entre la flânerie et la création artistique, selon un nouveau paradigme esthétique qui exalte la beauté vivante et transitoire de la ville moderne. A partir de ces textes originaires et selon l’emploi de solutions formelles récurrentes – comme celui du poème en prose inauguré par le Spleen de Paris – on pourrait cerner une ligne littéraire qui mène de Baudelaire jusqu’à aujourd’hui en passant par Apollinaire et les surréalistes, Follain et Fargue, et, plus récemment, Gracq et Perec. Auteurs pour lesquels l’exploration de la ville reste le point de départ de leurs recherches littéraires, même quand elle ne devient qu’un prétexte pour d’autres découvertes. Est-ce qu’il existe selon vous une tradition littéraire de la flânerie et, si oui, comment vous positionnez-vous dans la continuité de cette tradition ?

 

Jacques Réda : Il y a certainement une tradition littéraire de la flânerie, et en France en particulier, mais j’ignore si je lui appartiens de fait ou de droit et, n’ayant jamais réfléchi à la position que j’y occuperais si le fait recevait des preuves, je ne vais pas m’en tourmenter à plus de quatre-vingts ans. Ces classements sont faits pour les journaux et les manuels scolaires. Il n’y a d’ailleurs rien de plus odieux à un écrivain que de se voir « classé ». Classé romantique, classé classique, classé flâneur…

 

F.C. : «Le flâneur peut naître partout ; il ne sait vivre qu’à Paris», lit-on dans Paris ou le Livre des cent-et-un. Il semble que le lien entre l’expérience de la flânerie urbaine et celle de l’écriture se soit développé avec une fidélité singulière à Paris. Vous-même – originaire de Lunéville – vous avez dans un certain sens élu la capitale et ses alentours comme le territoire privilégié de vos « expéditions ». Quels sont selon vous les éléments qui font de Paris la ville de la flânerie ? 

 

J.R. : Le premier point de la proposition des Cent-et-un paraît incontestable. Je suppose qu’il y a des flâneurs à Londres et à New York, à Moscou, Tokyo, Mexico, Lisbonne, Milan, Alexandrie. Je ne sais donc s’il faut se rallier entièrement au second point. Le goût de la flânerie me semble être une disposition individuelle qui doit trouver à se satisfaire même dans une petite ville ou bien à travers champs. Mais si l’on ne considère que la flânerie « urbaine », il est certain que plus grande est la ville, plus le flâneur y trouve profit. Quant au parti littéraire que l’on peut tirer de la flânerie, il est possible que Paris et toute une tradition littéraire l’aient spécialement favorisé. Je note toutefois qu’il y a quantité d’écrivains qui flânent et n’en ont fait qu’accidentellement leur sujet : Follain, par exemple. Mais il est vrai que son Paris est exemplaire. Paris (et sans doute pas seulement en France) a exercé une fascination que Follain disait avoir éprouvée dès son enfance provinciale. Il aimait d’avance Paris et désirait le connaître (je me demande toujours si Paris est masculin ou féminin). A l’inverse, je ne crois pas avoir « élu la capitale » : je m’y suis retrouvé par hasard, par un enchaînement de circonstances sur lesquelles, de ma part, un rêve ou une ambition quelconques de connaître Paris et d’y vivre n’ont pesé d’aucune façon. J’aurais pu fort bien me retrouver à Limoges ou à Bruxelles, ou rester dans mon trou lorrain. J’ai peut-être moins flâné à Paris que voulu explorer cette ville qui était devenue mon site habituel, et cela du jour où j’ai pu disposer d’un minimum de temps libre, parfois d’ailleurs volé sur toutes sortes d’obligations. Le plaisir de la découverte se distinguait mal de celui de connaître un moment de liberté. Je suis d’ailleurs au fond d’une nature trop impatiente ou parfois inquiète pour faire un bon flâneur. Je manque aussi de persévérance et de fidélité : je me lasse vite et, contrairement au vrai flâneur, j’ai un besoin de nouveauté qui, après plus de cinquante ans de vraie ou fausse flânerie, me laisse un peu inerte devant une ville où j’ai le sentiment de n’avoir plus grand’chose à découvrir. C’est aussi sans doute un des tristes effets de l’âge.  Tout « parisien » que je suis, j’ai d’ailleurs toujours aimé me lancer à l’aveuglette dans toutes sortes de villes où j’effectuais un séjour plus ou moins bref, et dans une disposition que réprouverait sans doute un vrai flâneur, c’est-à-dire vite comme pour surprendre à l’improviste leur sens secret. Tantôt les sens en alerte, tantôt dans une espèce d’état second presque passif susceptible de me confondre avec elles. Là où, en revanche, je puis dire que j’ai flâné, c’est par d’innombrables petites routes des campagnes françaises, encore que l’allégresse qui continuellement m’y portait me paraisse assez différente de la placidité vigilante que j’attribue peut-être à tort au flâneur.

 

F.C. : Vous décrivez souvent vos flâneries comme des actes furtifs, et vous vous définissez dans certains cas comme un « hérétique », comme un « bandit » même. En quoi la flânerie peut être la transgression d’un interdit ?

 

J.R. : Ce que le flâneur, paisiblement, transgresse, c’est la loi de l’activité utile, du rendement. De ce point de vue, le flâneur pur (celui qui n’écrit pas) a même une supériorité sur le flâneur écrivain qui peut en arriver à ne flâner qu’afin de pouvoir évoquer sa flânerie. Devenir ainsi flâneur professionnel est un danger que j’ai parfois senti poindre pour mon compte – pour autant évidemment que je sois flâneur.

 

F.C. : La relation profonde entre les milieux urbain et littéraire est inscrite même dans l’étymologie du mot « texte », venant du latin textus qui signifie « tissu », « trame », « entrelacement ». Dans un passage de La liberté des rues, vous parlez de la ville comme d’un « palimpseste où rien ne s’effacerait complètement, où chaque nouvelle rédaction, née de la précédente, garderait des traces à mesure de plus en plus rares, mais d’autant plus parlantes, de tous les états successifs ». Les pas du flâneur seraient donc guidés et déterminés à priori par le texte visible et invisible de la ville ? 

 

J.R. : On peut voir les choses de cette manière dont j’ai tiré quelques conséquences dans un texte qui suppose l’existence d’une espèce de « bureau » central déterminant la circulation des gens dans la ville (y compris les flâneurs) – lesquels, en retour, garantissent l’existence de cette ville par la perception qu’ils en ont. C’est une fantaisie. Mais le phénomène du palimpseste est évident, sur tous les lieux bâtis ou non de la planète. Gracq, géographe et géologue autant que promeneur, y a été merveilleusement attentif.

 

F.C. : L’exaltation du spectacle de la ville, et donc l’intérêt pour le monde phénoménologique, semble suggérer, dans certains cas, le désir du flâneur de disparaître dans la foule ou dans le paysage qu’il observe. Benjamin décrit la grande ville comme la drogue du solitaire, comme l’extrême, le plus impénétrable labyrinthe dans lequel le promeneur se perd. Le flâneur baudelairien est un « moi insatiable du non-moi » qui veut « épouser la foule », et cela a été un élément commun à plusieurs auteurs contemporains. Est-ce que pour vous aussi l’exploration de la ville est un mouvement opposé à la recherche de l’intériorité ?

 

J.R. : C’est possible. Votre question épuise la réponse que je pourrais lui donner. On ne disparaît pas simplement dans la foule mais dans cette part du « tout » que n’importe quel site expose. Bien entendu pas complètement : ce serait mourir. Rien n’empêche d’ailleurs de considérer la mort individuelle comme une « rentrée dans l’ordre » du réel brut qui n’a pas d’intériorité. Ou de Dieu si l’on est mystique. Je ne vais pas si loin. Je n’ai ébauché que les délinéaments d’une sorte de métaphysique où certains aspects de la théologie et de la physique m’ont éclairé.

 

F.C. : Dans vos textes on assiste parfois – je pense par exemple aux poèmes en prose de Les Ruines de Paris ou, parmi les œuvres les plus récentes, à certains passages de Châteaux des courants d’air et Ponts flottants – à une véritable transfiguration ou réinvention du paysage urbain. Ce qui est un élément de rupture par rapport à d’autres expériences d’écrivains-flâneurs qui visent à une reproduction quasi photographique du réel. Voyez-vous une relation entre l’emploi du poème en prose et une pratique d’écriture antiréaliste ? Quelle poétique, quelle idée de littérature est à l’origine de cette transfiguration ?

 

J.R. : Ça c’est un peu une question de cours. On ne voit jamais la réalité telle quelle, et on la décrit telle quelle encore moins. Même avec un appareil photographique. Est-ce « antiréaliste » ? Je n’ai aucune idée précise de la littérature. Je ne crois pas qu’elle soit un moyen. Elle a sa fin en elle-même. Et, en elle-même, elle ne signifie pas moins ni peut-être autrement qu’une ville ou un paysage. Chaque écrivain est pour moi une contrée où l’on peut circuler, flâner, découvrir et redécouvrir. Quelques-uns sont pour moi inépuisables, et c’est un très grand réconfort à mesure que je perds un peu le goût de me répandre dans l’espace, fût-il urbain.

 

F.C. : Les phénomènes liés à ce qu’on appelle la mondialisation et le multiculturalisme ont fait de Paris une « ville globale ». Derrière la vitrine flamboyante du commerce, et d’une métropole qui se veut comme l’anthologie de toutes les possibilités, se cache pourtant le spectre de la ville générique, de plus en plus caractérisée par ce que l’anthropologue Marc Augé a défini comme les « non –lieux ». La flânerie peut-elle être encore une expérience enrichissante, ou même inspirante, dans la ville d’aujourd’hui? 

 

J.R. : Je trouve cette notion d’enrichissement un peu…capitaliste. Il ne faut pas chercher à s’enrichir, mais se montrer disponible. Ces affaires de « mondialisation » et de « multiculturalisme » relèvent d’études sociologiques des plus intéressantes mais qui ne sont pas de mon ressort. J’écris de la prose – ou des vers – où se reflètent nécessairement des figures en mouvement du monde qui m’entoure, et je ne les rejette certes pas, mais je dois les intégrer à la langue que je me suis construite. Si l’écrivain est un promeneur – parfois un promeneur véritable et aussi inimitable qu’a pu l’être notamment Cingria – il est d’abord le promeneur et le site de sa propre langue. C’est peut-être pourquoi le monde voué à l’enrichissement (que ce soit par le commerce ou ce qu’on appelle aujourd’hui la « culture ») ne s’intéresse plus beaucoup à lui.